Les chimères enfouies

J'ai refermé mon manuel scolaire. Ou plutôt, il s'est refermé seul, comme mû par une volonté personnelle, intime, intrinsèque, à laquelle je ne peux rien comprendre, dont je suis exclu. Je n'ai rien fait pour le retenir, pas esquisser le moindre petit geste, même réflexe. Il a fini par glisser et maintenant il gît là, à mon côté, sur la gauche, ouvert. Je m'assieds sur le lit qui gémit sous mon effort.

D'un coup je me lève, en un pas je suis à la fenêtre de ma chambre exiguë.

Il fait gris dehors. Au pied de ma tour - j'habite au onzième - les voitures s'alignent comme autant d'insectes appartenant à une armée ordonnée. Autour, d'autres insectes, plus petits, slaloment en poussant un ballon du pied, gros comme une tête d'épingle. Au loin la ville s'étend, tentaculaire, immense, désordonnée, flaque d'eau qui chercherait sa pente. On aperçoit d'autres tours, des barres, des pavillons enchevêtrés. Quelques lignes, quelques saillies laissent deviner un réseau de rues ou d'artères plus importantes.

"I have a dream..."

Au loin une cheminée crache une fumée blanche couchée à l'horizontale par le vent, dragon endormi en quête de repos.

Et mon rêve à moi, quel pourrait-il être?

- Pascal !

Pas le temps d'y songer plus longtemps, mon père m'arrache à mes pensées.

Je soupire. Sa voix a le don de m'excéder au plus haut point. Je ne peux expliquer pourquoi mais j'exècre ses appels. Surtout ceux sur ce ton impératif, ils n'annoncent jamais rien de bon pour moi. Je sais que j'ai intérêt à obtempérer si je ne veux pas m'exposer à ses foudres. J'ouvre la porte et me dirige d'un pas traînant, seul mouvement de révolte que je puisse laisser paraître, vers la salle à manger. On l'appelle salle à manger par habitude et par usage, vu que ça fait belle lurette qu'on y mange plus, laquelle salle ayant été transformée en une sorte de temple dédié au dieu télévision. Celle-ci est en train de vomir une émission où un présentateur joufflu et souriant s'invite chez moi, tant il est en train de brailler dans un décor clinquant et pailleté qui illumine la pièce.

Je me plante devant mon géniteur.

- Quoi encore ?

Le "encore" était de trop, je m'en suis aperçu trop tard, il avait déjà franchi la barrière de mes lèvres. Ce "encore" allié à mon pas révolté, voilà qui est trop pour mon père et constitue un écart subversif qu'il ne peut pas laisser passer. Je n'ai pas vu partir la claque, directe main droite ouverte. Tout juste si j'ai eu le temps d'amorcer une tentative de défense en levant le coude, mais s'était déjà trop tard. Je le savais bien. J'ai mal, ne dis rien. Peine perdue.

- Descends la poubelle !

J'obéis, à la fois par soumission et prudence. De toute façon, cet ordre est quasiment un cadeau pour moi. Une offrande faite sans même qu'il en ait conscience. Car ce geste domestique de la vie ordinaire constitue une ouverture précieuse, même de quelques minutes, et la rencontre magique et libératrice avec mes potes de la cité.

Je sors du local à poubelles, la tâche accomplie, le seau vide à la main. Dehors, le jour est presque tombé, hésitant entre le repos mérité et la résistance à l'obscurité. Le ciel s'est teinté d'un gris presque noir. Je scrute les alentours, à la recherche de mes amis. Pas possible qu'ils soient déjà tous rentrés, ils sont trop habiles négociateurs auprès de leurs vieux pour concéder même quelques minutes, tant le plaisir d'être ensemble est important. J'aperçois quelques gamins retardataires qui jouent sur la pelouse du terrain d'en face. Ceux-là non plus on ne leur a pas demandé de rentrer, trop occupé qu'on est chez eux par la série télé du moment ou une visite familiale inattendue.

Je jette un œil côté parking, personne. Je fais le tour du bâtiment, le regard toujours scrutateur, concentré sur un objectif qui pour l'instant ne semble pas vouloir montrer le bout de son nez. Enfin, je vois avancer vers moi Chérif, un de mes meilleurs potes, un de ceux avec qui je passe plus de temps qu'avec mes frères ou mes parents, vu que Chérif et moi nous sommes dans la même école, inscrits dans le même club de sport, nous habitons la même cité. Sûr si nous étions un peu plus âgés, nous aurions le même appart', vu comment nous nous entendons bien. Lui et puis un ou deux autres, Raymond et Laurent, peut-être même Manuel. Avec eux, quatre-vingt pour cent des conneries réalisées dans le quartier ces cinq dernières années l'ont été de notre fait. Enfin des conneries de notre âge, des trucs pas trop méchants que nous faisons parce que des fois, nous nous engrainons les uns les autres et qu'après ça dérape. Les conneries des grands, ce n'est pas notre truc, justement parce que nous ne sommes pas grands et parce que ça fait un peu peur ce genre de truc. Les vols de mob' et de bagnoles, le deal de merde, pas concernés. J'espère pour longtemps.

Chérif se pointe avec sa démarche dégingandée, il grandit mais il oublie d'épaissir, alors forcément ça fait une dégaine bizarre. Toujours les mains dans les poches, il en sort une et me la tend.

- Salut. T'étais où ?

Je n'attends pas forcément de réponse, c'est plutôt une formule d'usage qu'on utilise pour dire qu'on est content de se retrouver.

- Avec mes vieux, ils m'ont pas lâché du week-end, mon père se barre au bled la semaine prochaine, alors on a fait la tournée de la famille. Et toi ? Qu'est-ce que tu fous avec ton seau à la main ? T'as l'air con.

Je sais pas s'il y a deux questions ou une seule, je prends le parti de ne répondre qu'à celle qui me demande le moins d'efforts explicatifs.

- C'est mon père, il voulait que je descende la poubelle, il m'a même tarté pour ça. Après, je vous ai cherché.

La réponse semble lui convenir.

- T'as pas vu les autres ? Il n'y a plus personne, y'a pas de foot pourtant ?

- Non pas de match mais j'ai vu Raymond, il promenait son chien avec Laurent. Viens, on bouge.

En langage conventionnel, ce type d'invitation signifie que Chérif souhaiterait que nous les rejoignions.

- Ouais mais vite fait parce que mon père, si je rentre pas fissa, y va m'retourner.

- C'est parti !

Nous nous mettons en route. C'est vrai que j'ai l'air con avec mon seau à la main. J'aimerais bien enfoncer mes mains au fond de mon jean comme Chérif. Il a un style qui me plaît, que j'essaie de copier sans y arriver. Il a une démarche un peu cow-boy mais en moins traînant, le pas énergique et rapide et en plus il a toujours les épaules remontées, les bras collés le long du corps, les mains rivées au fond de son pantalon, comme s'il avait froid. Sauf qu'il prend cette posture été comme hiver. Et puis on n'a pas le même gabarit, il est long et filiforme, moi je serais plutôt court sur pattes, plus massif. On ne transforme pas le plomb en or.

- Chérif ?

- Quoi ?

- Je peux te poser une question ?

- Vas-y.

-C'est quoi pour toi l'utopie ?

Pourquoi j'en suis venu à poser une question pareille, moi? Je ne dois pas aller très fort là-haut parce que ça, ça ne me ressemble pas. Jamais ne on se prend la tête avec des trucs comme ça entre potes, c'est pas dans la déontologie de la camaraderie. C'est sûr, je vais me faire envoyer bouler, j'attends plus la vanne qui tue que la réponse.

- L'utopie ?

- Ouais, l'utopie...

- Merde, c'est con, voilà bien un mot qui me laisse sec. Pourtant, quand tu le dis, on sent que c'est un mot important, un mot sérieux, un mot de grands, par contre j'arrive pas à te dire ce que c'est.

Je ne pensais pas que Chérif prendrait le truc comme ça, qu'il ferait une phrase aussi longue pour me répondre. Le voilà même qui continue.

- Je sais pas, moi je dirais que l'utopie c'est un rêve qui n'a pas encore abouti.

Pendant tout cet échange, on n'a pas jeté un regard l'un sur l'autre, moi par pudeur et par honte, lui parce qu'il réfléchissait. J'aimerais qu'il continue de parler, et comme il semble ne plus vouloir continuer, je relance sur le sujet.

- Tu connais Martin Luther King ?

- Ouais, le nom.

- La prof d'histoire, elle nous a donné un texte de lui cette semaine, ça s'appelle "I have a dream".

- De quoi ça parle ?

- J'ai pas tout compris, la prof elle veut qu'on lise d'abord et qu'on en parle la semaine prochaine.

- Ouais mais t'as quand même compris des trucs !

- C'est un texte qui parle des noirs et des blancs aux États-Unis, enfin surtout des droits des noirs parce qu'avant ils avaient pas les mêmes que les blancs. Alors Luther King, c'était un pasteur noir, il a lutté pour l'égalité et il a fait ce discours vachement célèbre il parait.

- Et pourquoi tu me parles de lui ?

- Ben tu vois, ce gars-là, il dit dans son discours, qu'il fait le rêve qu'un jour les blancs et les noirs auront les mêmes droits. Et c'est ce qui a fini par se passer. La prof elle dit que c'est l'utopie d'un homme qui a permis que ça arrive, parce qu'il croyait tellement fort à son truc que tout le monde l'a suivi. Aussi je me demande bien ce que nous on pourrait avoir comme rêve tellement puissant, qui ferait qu'on pourrait faire changer des choses qui nous plaisent pas.

- Ah ouais, comme dans l'Île fantastique !

- Putain t'es vraiment trop naze comme mec ! C'est tout ce que t'as trouvé à me dire sur l'utopie ?

- C'est bon, je rigole. Mais je peux pas te répondre comme ça, il faut que je réfléchisse.

Puis il se tait pendant un long moment, absorbé dans ses pensées. Je cesse de parler, pour ne pas troubler sa réflexion et parce que je sais qu'il risque d'en sortir quelque chose d'important. Je n'ose même pas le regarder, je m'oblige à fixer un point imaginaire loin devant moi, pour qu'il puisse se concentrer sans risque d'être perturbé par mon regard. Le seau cogne ma jambe droite en rythme. Ça dure son histoire et je ne peux même pas lui demander où il en est.

- Tu sais quoi ? Je crois que pour moi, ce serait que mon père il arrête de bosser et qu'avec ma mère, ils s'achètent une petite maison à eux, avec un jardin, pour être peinards et y couler des jours heureux.

- Pour toi c'est ça l'utopie, que ça ?

- Ben ouais. Pour moi c'est ça. Pourquoi ?

Mon étonnement a dû le choquer. Mais c'est vrai que de la part de Chérif, je ne m'attendais pas à cette réponse. D'une part parce qu'il est plutôt bon question méninges, du genre à faire des rédactions super en français avec pas beaucoup de fautes, je pensais qu'il me ferait une réponse vachement compliquée, de quoi te prendre la tête avec lui pendant un bon quart d'heure. Ensuite parce qu'il ne s'entend pas avec ses parents, il tempête sans cesse après eux. Contre son père surtout, il faut dire qu'il ne le lâche pas d'une semelle, toujours à surveiller ses fréquentations, à lui demander des comptes sur l'école, à prendre rendez-vous avec les profs pour un oui ou pour un non. Même moi, le père de Chérif il trouve que je ne suis pas un gars à fréquenter. Pourtant, il me connaît bien le père de Chérif, vu qu'avant j'allais souvent chez lui. Des fois, sa mère m'invitait à manger. Maintenant j'y vais moins parce que je sens qu'il il ne peut pas me piffer, bien que je ne sache toujours pas pourquoi.

Chérif me tire de mes pensées.

-Et pour toi, ce serait quoi l'utopie ?

Merde, là il m'a séché, moins parce que je ne m'attendais pas à la question que parce que ça fait un moment que j'y cogite et que je n'ai pas beaucoup avancé là-dessus.

C'est à mon tour de me taire pendant un long moment. Ça crée comme un silence bizarre entre Chérif et moi, c'est une sensation qui me met mal à l'aise sans que je sache pourquoi.

Je sens que derrière cette question se cache un enjeu que je n'arrive pas saisir. Je donne des petits coups de pied dans mon seau, afin de garder une certaine prestance. D'un coup il me vient un truc à l'esprit.

- Pour moi, ce serait d'aller sur la lune.

- C'est pas une utopie ça.

- Pourquoi ?

- Parce qu'il y a déjà des gars qui y sont allés, alors ça peut pas marcher.

Une utopie pour que ça marche, il faut que personne l'ait fait avant, comme mon père et son pavillon...

Chérif m'a bloqué. Connement en plus. Je ne sais pas quoi répondre, alors j'improvise un truc vite fait, pour ne pas perdre au change.

- Aller sur mars alors, ça marcherait ?

- Ouais, ça, ça marcherait...

Je sens que ma réponse est vaseuse, elle me laisse un goût amer.

En plus, il a pris un air tellement savant pour dire ça, qu'il n'y a guère de discussion possible.

Je décide d'abréger, afin d'échapper à l'humiliation que je subis et que j'ai provoqué.

- Bon Chérif, il faut que j'y aille, mon père il va me démonter si je rentre pas vite fait. A plus, passe le bonjour aux autres !

- OK, à plus.

On se serre promptement la main et je cours comme un dératé pour rejoindre le bâtiment. Mon père doit m'attendre, c'est sûr il va gueuler, peut-être même qu'il va me mettre une volée.

J'arrive sur le palier, glisse la clé dans la porte. Face à moi, au bout du couloir, affalé dans le canapé, je vois mon père. Il me regarde fixement, accusateur.

- T'étais où ?

Mon cœur bat la chamade, par peur ou parce que j'ai couru ?

Ne pas mentir, il le sentirait.

- Avec Chérif, je l'ai rencontré en bas.

- T'as vu l'heure qu'il est ?

- Oui mais on a parlé, Chérif il avait un devoir à faire pour l'école, alors il m'a demandé un conseil.

Là je mens un petit peu, mais c'est tellement proche de la vérité que je crois pouvoir m'en sortir.

- C'était un devoir sur quoi ?

- Sur l'utopie, la prof leur a demandé ce que c'était pour eux.

- Ah ouais...

Je ne sais pas trop comment interpréter ses dernières paroles, j'attends quelque chose derrière, mais ça ne vient pas.

Alors je me lance.

- Papa ...

- Ouais ?

- Pour toi, c'est quoi l'utopie ?

Il tourne la tête, se détache de moi et regarde la télé en face de lui. J'attends dans le couloir sa réponse qui ne vient pas. La lucarne bleutée vocifère une réclame quelconque. Je la bénis, car sans elle le silence serait insupportable. Mon père est enfermé dans un mutisme inquiétant. Je sens qu'il se bat en ce moment contre des démons surgis de je ne sais où et j'ai peur de sa réaction. Je me dirige dans la salle à manger en évitant de créer le moindre bruit perturbateur qui viendrait rompre sa réflexion. Je l'observe du coin de l'œil et lui ne quitte pas l'écran. Ça dure je ne sais combien de temps. Je pense qu'il est préférable de le laisser là sans attendre une réponse qui ne viendra peut-être jamais, je glisse plus que je ne marche pour échapper à cette atmosphère inquiétante. Je tourne les talons, il m'interpelle.

-Pascal !

Je me retourne. Son regard me transperce. J'ai le sang qui se glace, je n'ose plus bouger, mon cœur cogne fort dans ma poitrine.

- Pour moi, ce serait que tu t'en sorte mieux que moi dans la vie.

Je ne le quitte pas des yeux et j'y sens soudainement le poids d'une grande tristesse, des remords accumulés tout au long d'une vie, des milliers de non-dits enfouis et qui jamais ne seront exprimés.  En le voyant comme ça, assis sur le canapé, comme avalé par lui, j'ai l'impression qu'il se montre enfin tel qu'il est, personnage fragile et usé, aigri aussi. Dans ses yeux et son corps, je ne vois que douleur. Il est temps d'abréger, par pudeur pour sa souffrance qu'il n'arrive pas à me cacher.

- Bonne nuit papa.

- Bonne nuit p'tit.

Je me dirige dans la chambre, me déshabille, enfile vite fait mon pyjama et me met au lit.

J'ai un goût amer dans la bouche, la gorge serrée. Je crois que j'ai envie de pleurer.

Il me faut longtemps avant de retrouver un peu de calme, je me tourne et me tourne dans tous les sens, à la recherche d'un peu de quiétude.

Enfin au bout d'un long moment, je m'assoupis. C'est comme glisser sur un toboggan, sauf que là, ça dure vachement plus longtemps, ça n'en finit pas, en plus il y a plein de bosses comme au square près de l'école.

I have a dream...

© 2019 Pascal Deleu. Tous droits réservés.
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