Ali
C'était un épicier
Il s'appelait Ali,
On disait je vais chez Ali
Ou, va acheter du pain,
Je demandais où,
On me répondait souvent
Chez Ali,
Parce que c'était plus près,
Qu'il faisait nuit,
Et que la boulangerie était fermée.
J'allais chez lui, le dimanche
Après-midi ou en début de soirée
J'allais acheter ce pain, trop blanc, trop mou,
Une bouteille de vin blanc étoilée
Pour préparer un lapin ou du bœuf mijoté.
Je descendais et traversais la longue pelouse
Du bâtiment d'à côté
Puis la rue Jules Michelet.
Sur la gauche, à l'entrée,
Des bouteilles de gaz, bleues ou vertes,
Alignées.
Deux distributeurs, rouges,
De jouets.
Un appentis.
J'entrais chez Ali.
Sur la droite, un vieux comptoir,
De zinc.
Face à moi, la caisse.
On ne faisait pas la queue,
Tout au plus un ou deux clients me précédaient.
Les murs étaient couverts d'étagères
Sur lesquels étaient empilés des boites,
De conserves, des cartons,
Ustensiles,
Produits ménagers,
Bidouilles improbables qui attendaient
Qu'un jour on les emporte.
Le sol était couvert de carreaux de céramique
Aux motifs compliqués et usés.
Au comptoir, le bar,
Que des hommes.
Les femmes n'avaient pas leur place, là.
On parlait fort,
On y fumait aussi.
L'odeur des tabacs mêlés sautait à la gorge dès qu'on entrait.
Personne au comptoir ne faisait attention à celui qui arrivait
Si n'est d'un regard glissant, jamais insistant.
En hiver, l'eau coulait sur les fenêtres embuées.
Les conversations fusaient, dans des dialectes que je ne comprenais pas.
J'avais l'impression d'être loin,
Mais un peu chez moi.
J'aimais cet endroit,
Ce bruit,
Cette odeur âcre,
La gentillesse du monsieur qui me servait.
J'aurais aimé resté
Mais une fois servi, je repartais,
Sans oublier
De recompter ma monnaie
Comme mes parents me le conseillaient.
Je n'ai jamais su qui était cet Ali
Dont tout le monde parlait.
A-t-il seulement existé,
Que dans l'imaginaire partagé
Des habitants du quartier ?